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Stratfor-sphère : 5 millions d’emails confidentiels divulgués par WikiLeaks

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En Février 2012, peu sont ceux qui n’ont jamais entendu parler de WikiLeaks : le site s’est fait connaître en divulguant des milliers de rapports de l’armée américaine lors de son engagement en Afghanistan et en Irak, et surtout avec la diffusion de 250 000 câbles diplomatiques l’an dernier.

Une nouvelle victime de la transparence péremptoire a été dévoilée dans la nuit du 26 au 27 : Strategic Forecast (Stratfor). Il s’agit d’une entreprise d’intelligence économique texane, c’est-à-dire un groupe que l’on peut contracter pour obtenir des renseignements sur tel ou tel enjeu stratégique. Ils fournissent également à leurs clients des synthèses régulières sur l’actualité. Leur travail est donc de collecter et trier des informations plus ou moins difficiles à obtenir sur le monde qui nous entoure, et c’est précisément ce qui fait de ce leak le plus intéressant jusqu’ici à mon humble avis.

WikiLeaks nous promet corruption, pressions et connivence avec les gouvernements américains et israëliens – en somme toute, rien que du savoureux. Les documents sont rendus disponibles au compte-goutte : un procédé qui me déplaisait beaucoup au premier abord, mais qui semble indispensable pour ne pas se perdre dans la masse d’information. A l’heure où j’écris ces lignes, 297 documents ont été publiés.
Parmi ceux-ci, on trouve tout d’abord ce glossaire à hurler de rire décrivant avec un cynisme prononcé le jargon utilisé au sein de l’entreprise. C’est acerbe, cruel, donc certainement plein de vérité. Quelques passages choisis :

Blown Op
Une opération qui a été compromise par des adversaires, ou révélée au grand public. La blown op (opération foirée) est suivie d'une enquête impartiale. L'enquête impartiale est suivie par le châtiment des personnes qui sont les moins responsables du foirage de l'opération.
Clancy
Se dit de quelqu'un qui a lu tout Tom Clancy et s'imagine par conséquent qu'il connaît le métier. Abruti complet. Incroyablement dangereux s'il s'agit du client. [...]
Petits salopards fourbes
Services secrets israëliens.
Fucking French
Fucking French.
La robe d'Edgar
Oui, J. Edgar aimait sortir sa robe de temps à autres, pour décompresser un peu avec son ami Clyde. La robe est classée top secret et conservée dans une coffre du sous-sol du Hoover Building. Accordez-vous quelques minutes de réflexion sur ce sujet, et demandez-vous si ce travail est bien fait pour vous. Note : si l'allusion vous échappe, allez voir J. Edgar !
Leçons retenues
Plus l'opération a foiré, plus il y a de leçons à en tirer. La tendance après une opération foirée est de se soûler comme jamais pour oublier. Le rôle du CIO est de faire en sorte que le débriefing ait lieu avant l'imbibition.
Tomber amoureux d'une source
Ne jamais tomber amoureux de sa source. Plus facile à dire qu'à faire. La source et moi ne faisons qu'un. Elle ne me mentirait jamais. Elle ne deviendra jamais inutile. Elle ne me trahirait pas. Ouais. C'est ça.
Source contrainte et forcée
Une source qui coopère uniquement parce qu'on la tient par les couilles - les plus prisées. Le plus important est de faire en sorte que la source pense qu'il est plus raisonnable de travailler pour vous que de vous descendre. Faîtes très attention aux changements d'humeur.
Audit du Portfolio
La hantise de tout CO. Il doit évaluer la performance de chaque source, y compris celles qu'il a inventées.
Le soldat PowerPoint
Membre de l'équipe dont le seul rôle est de faire des présentations PPT. Généralement du moins compétent, pour l'empêcher de nuire ailleurs. Finit par contrôler l'opération, parce que le management n'arrête pas de lui donner des promotions, parce qu'il fait de jolies animations.
J'ai vendu l'opération !
Ce qu'on dit lorsqu'on revient de chez le client, pour annoncer qu'on a convaincu ce clown de financer notre dernière idée farfelue.
Source quadruplée
Une source que vous croyez travailler pour vous alors qu'elle travaille en fait pour les autres, alors que vous savez qu'elle travaillait pour les autres... C'est trop prise de tête. Abattez cet enfoiré et recommencez.
...Et ce n'est qu'un extrait d'une longue série de définitions irrévérencieuses. Comme dans toute SSII qui se respecte, on observe un mépris des clients, des employés, et des intermédiaires. Ils ne sont pas si différents de nous, finalement. D'autres éléments, moins légers, ont retenu mon attention.
  • Sur Wikileaks : un certain nombre d'invectives contre J. Assange, mais surtout l'existence d'un mandat d'arrêt secret datant de Janvier 2011 (!)
  • Les Yes Men et les activistes de la catastrophe de Bhopal ont été suivis par Stratfor pour le compte de Dow Chemicals, ce qui a donné lieu à des points réguliers. Il s'agit apparemment de...
    • ...copies bêtes et méchantes des sites webs et communiqués de presse des uns et des autres
    • ...listes de déplacements et/ou meetings organisés
    • ...revues de presse traitant du sujet

    ...ce qui me paraît bien léger pour les 20 000$ qui semblent avoir été facturés.

  • Une succursale de Stratfor, StratCap, financée par un ancien de Goldman Sachs, est chargée de gérer un hedge fund grâce aux informations économiques glanées par Stratfor. L'entreprise a en outre été mandatée par le corps des Marines pour les former aux métiers du renseignement. Toujours sur l'entreprise, on peut trouver ici un listing de clients (probablement pas exhaustif), parmi lesquels s'illustrent GDF Suez et La Société Générale ! Un portfolio de leurs clients potentiels est également trouvable ici.
  • Un mail montre qu'un informateur était payé 1200$ par mois pour son travail. Une autre a touché 500$ de manière ponctuelle, mais la palme revient à celui-ci (6000$ mensuels). Plus généralement, cet e-mail explique comment sont évalués ces informateurs. Cerise sur le gâteau, un employé discipliné a bien renvoyé l'évaluation des siens ! Une occasion de regarder un peu qui sont les informateurs de Stratfor : plutôt des petits poissons à priori (journalistes, gens qui connaissent des politiciens...). Sucre sur la cerise sur le gâteau : le retour de la hiérarchie sur les évaluations qu'elle a reçues. Celui-ci brosse un portrait global de leurs forces et faiblesses en terme d'informateurs. Cet autre lien contient également les identités de nombreux membres du confederate program de Stratfor.
  • Une conversation relatée évoque des pressions de la Russie sur Total et Paris sur un sujet qui reste flou - de prochains mails éclaireront peut-être cet échange. Des yachts auraient été généreusement offerts.
  • Walmart a demandé à Stratfor de réaliser des "background checks" d'au moins deux candidats. Le montant de la prestation s'élève à 8000$ par dossier. S'ensuit une discussion interne cocasse sur l'augmentation brutale du tarif.
  • Enfin, on trouve aussi des petites tranches de vie courante, comme l'extrait de chat dans lequel quelqu'un insinue à sa collègue qu'elle couche avec ses sources, ou encore cette sombre histoire de vol de sandwich que je ne parviens plus à retrouver.

J'ai choisi de retenir plutôt les informations concernant Stratfor plutôt que celles produites par l'entreprise : je ne suis de toute manière pas compétent pour les étudier, et d'autres se seront rués dessus, espérant dénicher une pépite jalousement gardée. Il est encore bien tôt pour se prononcer sur les méthodologies de l'entreprise, mais quelques tendances se dégagent déjà et j'y reviendrai certainement à la lumière de futurs e-mails. Ce qu'on peut déjà dire, c'est que quelle que soit la qualité de son travail ou de son réseau d'informateurs, Stratfor dispose (disposait ?) d'un portefeuille de clients très vaste. On ne peut que ronger son frein devant l'absence de fracassantes révélations pour le moment, mais WikiLeaks a le sens du spectacle, et aura bien entendu gardé le meilleur pour la fin.